Poème 'Une mauvaise soirée' de François COPPÉE dans 'Les Paroles sincères'

Une mauvaise soirée

François COPPÉE
Recueil : "Les Paroles sincères"

Un soir de mai, trouvant que vivre est un ennui,
Sûr du spleen de demain par le spleen d’aujourd’hui,
J’allais, le front courbé, les yeux fixés en terre,
Sur le calme trottoir d’un faubourg solitaire,
Sans voir s’ouvrir au ciel les étoiles en fleur,
Quand soudain un placard de sanglante couleur,
Auquel un bec de gaz jetait son rayon triste,
Au passage m’apprit qu’un club socialiste
Se tenait, le soir même, à vingt pas seulement ;
Et j’entrai là, conduit par mon désœuvrement.
Le dégoût m’arrêta sur le seuil de la porte,
Tant je fus suffoqué par l’odeur fauve et forte.

Dans la salle, un hangar au toit fumeux et bas,
― Quelque bastringue abject de filles à soldats,
Ayant encore au mur le tarif de la danse, ―
S’entassait une pauvre et sordide assistance.
C’étaient les meurt-de-faim et les désespérés.
Ils étaient assis là, coude à coude, serrés,’
-― Comme ils seront un jour dans la fosse commune,
Rongeant leur brûle-gueule et, leur vieille rancune ;
Et l’on ne remarquait d’abord que tous ces dos
De travailleurs, voûtés par le poids des fardeaux.

Mais, au fond du hangar enfumé, le gaz brille.
Tout là-bas, sur l’estrade, où, les soirs de quadrille,
Le dur piston se mêle aux violons grinceurs,
Siègent le président et les deux assesseurs,
Lui très chauve, eux barbus et de farouche mine,
Trois têtes de tribuns ouvriers que domine
L’énorme Marianne en plâtre, aux blancs regards,
Triomphante parmi les rouges étendards.
A côté d’eux, parlant d’une voix lente et grasse,
L’orateur est debout près d’une contrebasse.

Que disait-il ?

Avec son accent faubourien,
Il disait que les uns ont tout, les autres rien,
Qu’on n’en a pas fini de l’antique esclavage,
Que c’est à regretter presque l’état sauvage,
Où le chef, le premier aux guerres comme aux jeux,
Est du moins le plus fort et le plus courageux.
Il montrait, dans sa simple et cruelle logique,
Le peuple condamné par un destin tragique,
Les inégalités debout comme autrefois,
La dureté des mœurs plus fortes que les lois,
Le richard ayant chaud près du pauvre qui gèle,
Et l’injustice à tous les degrés de l’échelle.
Il dénonçait, fermant son poing de révolté
Et scandant quelquefois son discours irrité
Du profond geignement de la bête qui souffre,
L’éternelle misère élargissant son gouffre,
Le tribut, qu’elle paie et voit toujours grossir,
De la chair à canon, de la chair à plaisir,
L’engrenage d’acier qui dévore et qui tue
Ceux que l’on fait soldats, celles qu’on prostitue,
Tout effort écrasé par le lourd capital,
La vie horrible avec la mort à l’hôpital,
Enfin l’affreux tableau de la détresse humaine
Grossie au microscope effrayant de la haine.
Il disait, remontant le cours des temps passés,
Les anciens appétits que n’a point apaisés
La politique avec son infâme cuisine,
Les révolutions, montagnes en gésine,
Accouchant d’un tyran militaire ou bourgeois…
Allait-on se fâcher pour de bon, cette fois,
Et demander son tour, et redresser l’échine ?
Un coup de dynamite à la vieille machine !
On peut vaincre à présent, ― on en a les moyens ! ―
Tout briser, tout détruire… Aux armes, citoyens !…

Et comme les bravos éclataient en tonnerre,
Je vis passer, dans mon esprit visionnaire,
Déguenillés, hurlants, sur des tas de pavés,
Des hommes aux cheveux épars, aux poings levés,
Qui portaient, en roulant leurs yeux d’épileptiques,
Des têtes et des cœurs tout sanglants sur des piques.

L’orateur s’apaisait. Il voyait maintenant
Le triomphe du peuple au lointain rayonnant,
Et, perdant tout à coup sa féroce éloquence,
Tombait dans la bêtise et dans l’extravagance.
Son rêve était inepte et vague encore plus.
A peine ai-je gardé le souvenir confus
D’un phalanstère énorme et que l’ennui consterne,
Presque un pénitencier et presque une caserne,
Où votaient constamment les citoyens égaux.
Comme en prison, chacun sa part de haricots ;
Toute la nation mangeait à la gamelle.
Le mâle choisissait librement sa femelle.
Les machines avaient supprimé tout labeur ;
Les champs se cultivaient tout seuls, à la vapeur.
Puis un ordre écrasant, dont nul couvent n’approche :
Repas, sommeil, amour, tout au son de la cloche.
Que sais-je ? L’idéal enfin qu’imaginait
Ce furieux, soudain redevenu benêt,
C’était de ployer tout, cités, hameaux, campagne,
Hommes, femmes, enfants, sous le niveau du bagne.
Mais je n’écoutais plus ce dément qu’a moitié,
Et je sortis, levant l’épaule de pitié.

Oh ! l’admirable nuit dans la clarté stellaire !
Le Chariot, guidé par l’Étoile Polaire,
Flamboyait dans le ciel d’un azur ravissant ;
Le Chemin de Saint-Jacque était éblouissant,
Et, comme un fleuve ayant des diamants pour ondes,
Laissait couler à flots sa poussière de mondes.

J’avais fait deux cents pas encor dans le faubourg,
Quand jusqu’à moi parvint, d’abord confus et sourd,
Mais bientôt plus distinct, un suave cantique.
Une petite église ouvrait là son portique.
On y chantait le mois de Marie ; et, ce chœur
De fraîches voix d’enfants m’attendrissant le cœur,
Dans la profonde paix de cette nuit si belle,
Pieux pour un instant, j’entrai dans la chapelle.

Tout m’y charma : l’encens au parfum vague et pur,
La fuite des piliers dans l’édifice obscur
Où brillait seul l’autel tout radieux de cierges,
L’orgue, dans l’unisson des enfants et des vierges,
Laissant rêveusement son soupir se noyer ;
Tout, jusqu’à la fraîcheur de l’eau du bénitier,
Où je trempai l’index par ancienne habitude.

Oui, mais je trouvais là presque la solitude.
Je vis, en m’avançant sur un des bas-côtés,
L’église aux trois quarts vide et ses bancs désertés,
Des figures cherchant l’ombre, à peine vivantes,
Quelques femmes en deuil, de rustiques servantes,
Les fillettes des Sœurs en bonnet de linon :
C’était tout l’auditoire ; ― et point d’hommes, sinon
De pauvres vieux tournant entre leurs doigts de cire
Le chapelet des gens qui ne savent pas lire.
Tout à coup dans la chaire un vieux prêtre apparut
Et prêcha. Son sermon était simple et tout brut :
Le ton d’un paysan et l’ardeur d’un apôtre.
Que disait-il ?…

Hélas ! à peu près comme l’autre,
Il disait rudement que le siècle est mauvais,
Que nos efforts sont nuls, nos travaux imparfaits,
Que l’homme voit toujours s’écrouler ce qu’il fonde,
Que le mal et l’erreur sont puissants en ce monde,
Que nos rares espoirs sont aussitôt flétris,
Qu’ici-bas nous vivons, ainsi que des proscrits,
Dans les soucis, dans les douleurs, dans les alarmes…
Et pourquoi cet exil de chagrins et de larmes ?
Pour l’antique péché de parents inconnus.
Mais la mort délivrait ? Non pas. Aux seuls élus
Le prêtre promettait, la figure éblouie,
Un lointain paradis dont le nom seul ennuie.
Quant aux autres, le Dieu d’amour et de bonté,
Pour une faute unique à jamais irrité,
Leur gardait, sans pitié des faiblesses humaines,
L’inique et monstrueuse éternité des peines,
On ne sait quel absurde et ridicule enfer.
Mais, en se soumettant à cette loi de fer,
Pour se présenter pur à la fin de la route,
Suffit-il de prier, de se soustraire au doute,
D’accomplir saintement les devoirs du chrétien,
D’aimer autrui, de dire et de faire le bien,
Et d’imiter Jésus comme un humble disciple ?
Il faut croire en un Dieu tout ensemble un et triple,
Au corps de Jésus-Christ dans le pain s’enfermant,
Aux morts ressuscités du dernier jugement,
Au fils né sans péché d’une vierge sans tache ;
Et la raison, ainsi qu’une chèvre à l’attache
Et qui ne peut brouter dans le pré défendu,
Est à jamais captive ; ― et qui doute est perdu.

Je l’entendis longtemps parler d’une voix dure,
Mêlant son dogme trouble à la morale pure,
Et, dans son rêve noir et respirant l’effroi,
Jetant les mots d’amour, d’espérance et de foi,
Pareil à l’orateur qui, sous le drapeau rouge,
Parlait aux malheureux réunis dans le bouge
De progrès, de bonheur et de fraternité.

Je sortis de l’église encor plus attristé.

Les astres scintillaient, la nuit était sublime ;
Et, levant mes regards anxieux vers l’abîme
Où, lançant jusqu’à moi leurs sereines clartés,
Vibraient les milliards de mondes habités,
Je me sentis étreint par une horrible angoisse.
Hélas ! hélas ! au club comme dans la paroisse,

Venaient de m’apparaître, en ces quelques moments,
L’instinct et l’idéal dans leurs égarements,
Et le vieux désespoir de la pensée humaine.
Où donc est la loi vraie ? Où donc la foi certaine ?
Qu’espérer ? Que penser ? Que croire ? La raison
Se heurte et se meurtrit aux murs de sa prison.
Besoin inassouvi de notre âme impuissante,
Du monde où nous vivons la justice est absente.
Pas de milieu pour l’homme : esclave ou révolté.
Tout ce qu’on prend d’abord pour une vérité
Est comme ces beaux fruits des bords de la mer Morte,
Qui, lorsqu’un voyageur à sa bouche les porte,
Sont pleins de cendre noire et n’ont qu’un goût amer.
L’esprit est un vaisseau, le doute est une mer,
Mer sans borne et sans fond, où se perdent les sondes…
Et, devant le grand ciel nocturne où tous ces mondes
Étaient fixés, pareils aux clous d’argent d’un dais,
J’étais triste jusqu’à la mort, et demandais
Au Sphinx silencieux, à l’Isis sous ses voiles,
S’il en était ainsi dans toutes les étoiles.

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François COPPÉE

Portait de François COPPÉE

François Édouard Joachim Coppée, né le 26 janvier 1842 à Paris où il est mort le 23 mai 1908, est un poète, dramaturge et romancier français. Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre... [Lire la suite]

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