Poème 'L’Homme-affiche' de François COPPÉE dans 'Les Paroles sincères'

L’Homme-affiche

François COPPÉE
Recueil : "Les Paroles sincères"

Le père Éloi, l’ancien compagnon charpentier,
― Autrefois un fameux homme dans son métier, ―
N’avait que soixante ans sonnés, pas davantage.
Mais pour un ouvrier, déjà c’est un grand âge.
Étant connu sur tous les chantiers cependant,
Il vécut assez bien jusqu’à son accident.
Mais, l’automne dernier, ― il se sentait patraque
Depuis huit jours, ― voilà qu’il tombe d’une attaque,
Lui si sobre, n’ayant jamais fait le lundi !
Il sortit de « Necker », un bras tout engourdi,
Boitant, à moitié mort enfin du côté gauche.
Plus d’espoir de trouver un patron qui l’embauche.
Comment faire pour vivre ?… Un invalide, quoi !…
Si bien qu’après des jours mauvais, le père Éloi,
Pour payer son « garno », sa chopine et sa miche,
Fut encor trop heureux de se faire homme-affiche.

Vous le connaissez bien ; vous ne voyez que lui.
Deux fois j’ai reconnu sur ma route, aujourd’hui,
D’abord devant Peter’s, puis à l’Arc de l’Étoile,
Le vieux sandwich portant ses deux châssis de toile,
Sur lesquels était peint, souriant et debout,
Un joli chapelier grand comme rien du tout,
Qui tendait au public, d’une mine fringante,
Un gibus colossal marqué huit francs cinquante.
Mais ne plaisantons pas… Car il fait peine à voir,
Ce Juif Errant boiteux, encombrant le trottoir
Du grotesque fardeau dont il faut qu’on s’écarte ;
Car il montre, au-dessus de sa double pancarte,
Le type vénérable et traditionnel
Adopté des rapins pour le Père Éternel ;.
Car celui dont on fait une bête de somme,
Malgré sa tête blanche et ses yeux de brave homme,
Est vieux, infirme, pauvre, et triplement sacré !…
Aussi n’ai-je jamais, pour ma part, rencontré
Sans tristesse cet être humain, ayant une âme,
Et qui porte à son cou quelque sotte réclame,
Quelque absurde tableau peint de rouge et de bleu,
Sur lequel se répand sa barbe de Bon-Dieu.

Le vieux m’intéressant, j’ai fait sa connaissance.

L’autre été, le hasard me mit en sa présence,
Un soir que je flânais vers le soleil tombant.
Mon homme était assis, triste et seul, sur un banc
Du sinistre et lépreux boulevard de Grenelle,
Et se reposait là de sa marche éternelle,
Sans doute, avant d’aller dormir dans son taudis.
Aux mots compatissants que d’abord je lui dis,
Un regard offensé brilla dans son œil jaune
Et sa main repoussa d’avance mon aumône.
Mais je sus adoucir cet orgueil en haillons.

a Un petit gloria, ça s’accepte, voyons ?…
Ce cabaret avec jardin, c’est notre affaire. »

Il consentit, et, dès le second petit verre,
L’Homme-Affiche était plein de confiance en moi.
Il est intelligent, le brave père Éloi.
C’est un Parisien, c’est un vieux philosophe,
Dont le sens et l’honneur sont de solide étoffe ;
Et, sous l’acacia poudreux du cabaret,
Voici, mes bonnes gens, comment il discourait.

« On peut le dire ― allez ! monsieur ― sans hardiesse :
Le prolétaire n’a pas droit à la vieillesse.
Pour moi, certe, il aurait mieux valu, mais beaucoup,
Tomber d’une charpente et me rompre le cou.
Mais j’ai la guigne !… Et puis, je n’étais jamais ivre…
Se tuer ? Non. Les vieux veulent bêtement vivre ;
Et, pour gagner son pain, que n’accepterait-on ?
Moi, par mes écriteaux caché jusqu’au menton,
Annonçant un « amer » ou des tours d’acrobate,
Sur les trottoirs sans fin je vais, tirant la patte,
Par tous les temps, toujours debout, toujours dehors !
Les jambes, chaque soir, me rentrent dans le corps ;
La rosse à Collignon n’est pas plus éreintée.
Mais c’est trois francs par jour, la miche et la pâtée…
Et l’on vit, espérant qu’on crèvera demain,
Fier pourtant de n’avoir jamais tendu la main,
Mais ayant peur d’aller finir, bientôt peut-être,
En veste de gâteux, dans les cours de Bicêtre.
Oui, cent fois oui ! mourir d’accident vaudrait mieux :
Pour le pauvre ouvrier, défense d’être vieux.
«Je geins ; ― et vous pensez peut-être, au bout du compte,
Que je fais ma journée et que je vis sans honte,
Et qu’il en est beaucoup dont le sort est plus dur.
Donc, vous allez hausser les épaules, bien sûr,
Quand vous saurez, monsieur qui me payez la goutte,
Pourquoi, par-dessus tout, mon métier me dégoûte.
Mais tant pis !… Vous avez voulu causer.. Causons.

« Eh bien, quand je chemine, en toutes les saisons,
Par la ville, encagé dans mes placards, je songe
Que, les trois quarts du temps, je colporte un mensonge,
Que je fais réussir quelque sale trafic,
Que je sers, en un mot, à tromper le public…
Riez si vous voulez… Mais, vraiment, c’est trop bête
D’emprisonner un vieux bonhomme au cœur honnête,
N’ayant qu’un tort, celui d’avoir eu des malheurs,
Entre deux monstrueux boniments de voleurs.
Ah ! la publicité, la réclame, l’affiche !
Mon cher monsieur, mais c’est avec ça qu’on se fiche
De nous ! C’est avec ça qu’on perd le populo !…
Tenez ! le mois dernier, j’avais sur mon tableau
L’annonce d’un journal, qui, sept fois par semaine,
Vend à tous pour un sou de colère et de haine,
Et qui, dans les faubourgs, déverse, chaque soir,
Un peu de basse envie et d’impossible espoir.
Vous voyez ce que c’est : une feuille équivoque,
Qui flatte à tour de bras le peuple, et qui s’en moque.
C’est fait par des gaillards qui nous font voir le tour ;
Des farceurs, aujourd’hui contre un tel, demain pour,

Singeant les purs, mais qui, parfois, dans la coulisse,
Touchent aux fonds secrets et sont de la police…
Hélas ! Je sais le mal qu’ils font, ces papiers-là.
Du temps de la Commune, ― oui, vingt ans de cela ! ―
J’avais un fils, très bon enfant, mais tête folle,
Qui s’exaltait à lire un journal au pétrole ;
Il garda son flingot, devint sergent-major…
Ils me l’ont fusillé !… Mais le beau mirliflor,
Qui l’excitait avec sa prose diabolique,
Est presque un gros bonnet sous notre République.
Ah ! misère de moi ! Quand, sur le Boulevard,
J’exhibe à tous les yeux le titre d’un « canard »
Qui veut ― ou fait semblant ― que la bataille éclate,
Je songe avec horreur que l’affiche écarlate
Dont j’aide le succès, quand même, à ma façon,
Est barbouillée avec le sang de mon garçon !…

« L’affiche ?… Parlons-en… Le vol en permanence !…
En ai-je assez lancé, des blagues de finance !
En ai-je assez tendu, des pièges à gogos !
Je les connais par cœur, ces attrape-nigauds.
Huit pour cent !…Un gros lot tous les mois !… Rien n’y manque.
Toujours des millions déposés à la Banque,
Et les grands mots ronflants… Caisse… Crédit. Comptoir…
Voilà trois mois pas plus, je faisais le trottoir
Pour cette volerie en grand, la Compagnie
Du Transcontinental de la Patagonie…
Les gens à tirelire ― allons ! ils sont trop fous ! ―
Ont perdu là dedans leurs pauvres quatre sous ;
Et, hier, j’ai vu celui qui tira la carotte
Passer dans sa calèche avec une cocotte…
Non, vrai ! Pour promener ainsi dans les quartiers
Les prospectus menteurs de ces banqueroutiers,
Pour suivre le trajet Bastille-Madeleine
Avec les noms de ces rinceurs de bas de laine
Imprimés sur son dos et sur son estomac,
Il faut avoir besoin de gagner son tabac !

« J’ai droit de les haïr ; je suis parmi leurs dupes.

« Oui ! cela me ramène au bon temps, quand les jupes
De ma pauvre Clémence égayaient le logis.
Nous nous étions, ma femme et moi, presque enrichis,
Figurez-vous. J’étais un cheval à l’ouvrage,
Et la patronne avait tant d’ordre et de courage !
Notre fils étant mort, ― je vous ai dit comment,
Hélas ! ― il nous restait ma fille seulement,
Qui déjà travaillait aussi, chez la fleuriste.
Parbleu ! je n’étais pas un gros capitaliste ;
Mais cinq bons mille francs en papiers de l’État,
Pour nous autres, c’est un très joli résultat :
C’est le morceau de pain, c’est la dot de la fille.
Nous faisions des projets, sous la lampe, en famille.
Je savais un terrain pas trop cher, aux Lilas,
Bon pour bâtir… Enfin, on rêvait, n’est-ce pas ?…
Nous comptions bien, d’ailleurs, augmenter le pécule ;
Et les titres étaient cachés sous la pendule.
C’était l’espoir, c’était l’avenir sans chagrins…
Mais la Société des Trésors sous-marins
― Vous vous souvenez bien ?… Encore un pouf immense ! ―
Lança sa circulaire, et la mère Clémence
Fut tentée… Ah ! malheur ! En six mois, nettoyés,
Les cinq mille !… Ma femme en mourut… Vous voyez
Comme ils sont gais pour moi, les jours où, dans ma course,
Je fais de la réclame aux escrocs de la Bourse !…

« Pourtant, il est des fois où, misérable vieux,
Je trouve le métier encor plus odieux.
C’est lorsque sur mon corps on met en évidence
Cette affiche où l’on voit une femme qui danse,
Jambe en l’air, l’oeil grivois, avec ces mots écrits :
Tous les soirs, grande fête au Jardin de Paris.
Je vous livre, monsieur, la honte de ma vie.
La gamine qui me restait, mon Octavie,
Je la pleure, à présent, bien plus que mon aîné.
Il est mort, c’est affreux !… Mais elle, a mal tourné !
J’étais veuf. Pour savoir conduire une jeunesse,
Il n’est encor que la maman qui s’y connaisse.
A l’atelier, ― c’est plein de catins, dans les fleurs, ―
La petite en voyait de toutes les couleurs.
Avec ça, très jolie….On me l’a débauchée !…
Hier, je l’ai vue, allant au Bois, empanachée
D’un chapeau qui faisait retourner les passants.
Oh ! cela fait trop mal !… Et, voyez-vous, je sens
Un dégoût à vomir mon cœur d’une nausée,
Quand j’ai sur mes placards l’Éden ou l’Élysée…
Ma fille est là, peut-être, et, tonnerre de Dieu,
C’est moi qui crie à tous le nom du mauvais lieu !

« J’en ai trop dit et j’ai parlé comme à confesse…
Bien obligé, monsieur, de votre politesse,
Et grand merci surtout de m’avoir écouté !
Tout irait beaucoup mieux dans la société,
Si le pauvre causait souvent avec le riche.
Pas d’aumône !… Serrez la main de l’Homme-Affiche
Avec qui vous avez pris un verre aujourd’hui,
Et, dans vos souvenirs, ayez pitié de lui. »

Il s’éloigna. La nuit montait, claire et sans voiles ;
Le ciel s’était peuplé de toutes ses étoiles ;
Et sous l’acacia je restais accoudé.
Alors, plus que jamais, j’eus le cœur inondé
De sympathie envers les humbles qu’on exploite…
Qu’en dites-vous, rhéteurs, ― à gauche comme à droite, ―
Vous qui n’avez jamais rien pu pour leur bonheur ?
Ce vieux dont on a pris l’or, le sang et l’honneur,
Vient vous montrer, sur son écriteau de réclame,
Son fils mort, son argent volé, sa fille infâme,
Et vous demande, avec bien des civilités,
Messieurs les sénateurs, messieurs les députés,
Si c’est là le fameux progrès des temps modernes.

… Et, pour m’attrister plus, là-bas, vers les casernes,
Sonnant l’extinction des feux, un clairon pur,
Vers le mystérieux, vers l’impassible azur,
Vers la sérénité des étoiles brillantes,
Mélancoliquement traînait ses notes lentes.

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François COPPÉE

Portait de François COPPÉE

François Édouard Joachim Coppée, né le 26 janvier 1842 à Paris où il est mort le 23 mai 1908, est un poète, dramaturge et romancier français. Coppée fut le poète populaire et sentimental de Paris et de ses faubourgs, des tableaux de rue intimistes du monde des humbles. Poète du souvenir d’une première rencontre... [Lire la suite]

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